Loups Rouges

Tome 1 : L'éveil de l'Alpha

Nouvelle proposée à la première édition du concours de nouvelles de Geekopolis. Sur plus de 170 nouvelles envoyées, seulement six reçues (voir les résultats du concours). Le Retour du Marche-Monde était dans les trente finalistes.

Je retoucherai certainement cette nouvelle, mais pour lors voici la version actuelle :

 

 

 

Le retour du marche-monde


— Alors ?
Gilbert tapotait nerveusement la tasse de café qu'il tenait à la main. Jamais, au grand jamais, lui, un astronome renommé de l'observatoire céleste Genevois, n'aurait pensé faire appel à un tel personnage pour expliquer son affaire.
L'homme, dont une bonne partie du corps et du visage avaient été remplacée par des prothèses bioniques et qui était vêtu de fripes élimées, retira son globe oculaire artificiel de la lunette du télescope géant et le replaça dans son orbite.
— C'est bien un œil.
Il ne parlait pas, il grognait.
— Je sais ce que c'est, répondit Gilbert en portant la tasse à ses lèvres sèches. J'attendais juste que vous m'expliquiez ce que cette formation à priori organique fait perchée au-dessus de notre atmosphère.
— En plus, il est transparent comme du verre, ricana le cyborg, guère alerté par le ton inquiet du scientifique.
Les deux hommes, de strates sociales complètement opposées mais qu'un mystère de l'Humanité avait rejoints en ce sanctuaire des sciences célestes, se regardèrent en chien de faïence. Le cyborg remonta ses manches, libérant des remugles dans l'air frais de la salle, et se pencha vers le scientifique.
— Vous savez pourquoi on m'appelle le Traqueur ?
Gilbert recula sa tasse, de peur que des particules non-identifiées en provenance de l'énergumène ne s'y déposent.
— Vous traquez ?
— Exact ! Mais quoi précisément, je vais vous le dire. Je chasse les phénomènes paranormaux, moi.
— Je le sais bien, c'est justement pour démentir cette origine improbable de l'œil que je vous ai fait venir. Comprenez que si mes collègues apprennent votre présence ici, je n'aurais pas plus de crédibilité qu'un astéroïde face au trou noir de la honte. Alors faites vite : dites-moi qu'aucune forme de croyance stupide ou de fluide cosmique d'origine elfique ne peut expliquer cela.
Le Traqueur mâchouilla sa langue. De la partie robotisée de son visage, au niveau de sa pommette, sortit un micro-calepin agrémenté d'un crayon articulé. L'œil artificiel loucha sur les notes qui se griffonnaient à toute allure, tandis que le globe oculaire natif restait fixé sur l'astronome.
— Que notez-vous ? grinça ce dernier.
— D'augmenter mes honoraires. J'aime pas qu'on me manque de respect. Mais comme vous allez grassement me payer pour que je garde le silence, nous pouvons faire affaire.
Le cyborg posa sur la table la lourde mallette qu'il avait apportée avec lui. Tout comme son propriétaire, son état d'usure et de rafistolage laissait à penser qu'elle avait vu de nombreuses décennies et de nombreux horizons avant de se retrouver sur les toits de Genève. L'engin qu'elle contenait s'apparentait vaguement à un aspirateur couplé d'un oscilloscope.
— Ceci est un détecteur d'énergie pure, indiqua le Traqueur en tapotant la machine. Son fonctionnement est très simple. Y'a un viseur, un système de traitement et un écran. Je colle le viseur sur le télescope…
Le cyborg illustra ses propos en calant la « tête » de l'engin sur l'oculaire.
— … le système de traitement calcule le taux d'énergie pure et le recrache sur l'écran. Faut attendre quelques minutes.
Les deux hommes restèrent un instant silencieux, le regard rivé sur l'écran monochrome. Gilbert faisait tout son possible pour maintenir une certaine distance entre son interlocuteur et lui, pressé que cette séance se termine. À son grand dam, l'autre engagea une conversation, l'air légèrement surpris :
— Vous ne me demandez pas ce qu'est l'énergie pure ?
Au haussement d'épaules de son client, l'homme-machine devina qu'il ne lui poserait pas de question. D'ordinaire, sa clientèle se composait d'individus assez simples d'esprit pour croire aux appartements hantés et aux gremlins, qui buvaient ses explications sans réfléchir. Aujourd'hui, il avait affaire à un homme malheureusement trop cultivé pour croire qu'il nécessitait ces informations.
— Je pense que vous devez le savoir, c'est important. L'énergie pure est un nom donné au fluide immatériel qui nous maintient cohérents, à la volonté ou la foi, à ce qui nous permet de croire en nous et d'aller de l'avant. Les plus crédules l'appellent « magie ». Bien que ce soit un peu éloigné de la vérité, il est vrai que des fois je me pose la question.
— Et quand vous parlez de foi, demanda le scientifique par pure politesse, vous parlez de…
— Pas la foi en Dieu, non, y'a jamais eu de grand barbu.
L'astronome approuva d'un hochement de tête. À chaque seconde écoulée, il regrettait de plus en plus d'avoir fait appel à un hurluberlu pareil. Quelle idée lui était donc passée par la tête ? La réponse était aussi simple que désagréable à s'avouer : il avait douté. Après avoir passé des jours à rechercher une quelconque référence sur cet œil transparent, il avait commencé à croire qu'il s'agissait peut-être de quelque chose d'autre… quelque chose qui ne pouvait être expliqué par la science. C'est ainsi qu'il était tombé sur le site web du chasseur de faits paranormaux et, devant ses ridicules tarifs horaires, il avait cédé à la tentation. Un clic, et le voilà qui débarquait dans son observatoire.
— Vous savez, dit le cyborg en espérant relancer la conversation en parlant d'actualité, l'invasion de blattes roses en Roumanie, eh ben elle s'est étendue à la Serbie, Croatie et il paraît qu'on en a vues en République Gréco-turque, aussi. Ils ont bouclé tout le périmètre.
— Oui, il se passe des choses étranges en ce moment, marmonna l'astronome en réponse à ses propres pensées.
— C'est comme ce vaccin, découvert par hasard au milieu des ruines de l'ancien Japon. Il a guéri de l'anthracnose plus de trois mille bougres mais est en train de les décimer, ça a commencé il y a quelques jours. À croire que le mauvais sort s'est abattu sur nous.
Gilbert sirota son café qui refroidissait. L'ironique pensée l'avait effleuré, évidemment, du grand « retour » de Dieu sur Terre, mais cela aurait été le plus grand débat du vingt-deuxième siècle et il n'avait aucune envie d'en être le précurseur, au moment même où la dernière religion venait de rendre l'âme.
Alors qu'il s'imaginait le début de la quatrième guerre mondiale, Gilbert fut tiré de sa rêverie par un flash sur l'écran du détecteur. Celui-ci scintillait comme un phare en pleine nuit. Le Traqueur lâcha un juron :
— Par mes boulons !
— Que signifie tout ce blanc ?
— Votre œil est bourré d'énergie pure. En fait, le ciel autour de lui en est saturé. Il me faudrait un zoom arrière, ou une autre vue pour comparer.
Gilbert accéda aux demandes du cyborg, réglant le télescope pour voir une plus grande zone de ciel, sans constater d'évolution. Subjugué par les résultats de sa bécane, le Traqueur insista pour monter au-dessus de l'immense lunette astronomique, qui leur cachait le ciel. Le scientifique l'accompagna à la nacelle élévatrice, utilisée d'ordinaire par les techniciens de surface pour nettoyer l'objectif gargantuesque. Le bras articulé éleva les deux hommes jusqu'à ce qu'ils puissent effleurer le dôme de plexiglas renforcé qui faisait office de toit.
Là, viseur braqué vers le ciel, le détecteur leur dévoila l'image d'une silhouette humaine. Ses bras et ses jambes décrivaient des moulinets amples et lents, comme s'il brassait le vide spatial dans une danse énigmatique.
Le Traqueur tourna son haleine épicée vers le scientifique.
— Vous croyez aux extraterrestres ?
— J'en suis encore à me demander sous quelle forme votre engin peut quantifier quelque chose de purement spirituel.
— Faites des recherches sur la danse cosmique, sur le web. Je veux savoir qui est ce gugusse.
L'astronome termina sa tasse de café et sortit une tablette de sa poche. Dépassé par les évènements, il fut à peine surpris de tomber sur un site tout à fait honnête mentionnant l'existence d'êtres supérieurs, presque d'ordre divin, qui se promenaient de planète en planète en nageant à travers les poussières stellaires.
— C'est une escroquerie totale, marmonna-t-il d'une voix désabusée. Votre détecteur passe en boucle une vidéo pitoyablement dénaturée destinée à m'envoyer sur ce site. Avouez que vous en êtes l'auteur.
Le Traqueur s'empara de la tablette, sourcils froncés. Son crayon miniature s'activait sur le calepin tandis qu'il maugréait :
— Mais non… c'est pas de moi, ça… c'est fou…
— J'ai bien du mal à vous croire. Écoutez, je veux bien monnayer votre silence et les frais de déplacement mais ayez la dignité de ne pas me faire payer l'intervention. Juste par principe.
— Gilbert, je peux vous appeler Gilbert ? Je vous jure que je n'y suis pour rien. Ce n'est tout de même pas moi qui ai collé un œil géant au sommet de votre télescope. Ou nous sommes tous les deux fous à lier, ou il se trame quelque chose de pas net sur notre bonne vieille Terre. Si vous voulez bien me prêter votre engin…
Avant que le scientifique n'ait pu esquisser un geste, le cyborg fit sortir une prise USB de son index et la brancha sur la tablette que l'autre tenait toujours à la main. L'interface de celle-ci s'éteignit d'un coup pour faire place à un tout autre genre d'information : un réseau d'une complexité incalculable fourmillant d'annotations colorées. En quelques clignements de paupière, le Traqueur fit ce pour quoi il était le plus doué : traquer.
— Et voilà : l'adresse physique de la seule et unique personne ayant touché à ce site. Nous avons de la chance, elle est ici, à Genève.
Gilbert jeta un œil aux quelques lignes oranges qui s'affichaient sur l'écran noir.
— L'étage n'est pas indiqué… Nous n'allons tout de même pas chercher dans les sept-cents niveaux de la mégapole.
— C'est que ça doit être au rez-de-chaussée.
Le ton badin et légèrement nigaud du Traqueur plomba l'atmosphère aussi sûrement que l'explosion d'une super-nova vue au ralenti.
— J'ignorais qu'il y avait internet dans les quartiers « délaissés », remarqua Gilbert pour briser le silence qui menaçait de s'installer.
— Allons voir, ça ne nous coûtera pas plus qu'un ticket de tram.
— Ce sera sans moi, refusa l'astronome en balayant l'air de sa tasse de café. Je voulais juste savoir ce qu'était cet œil, maintenant je le sais : c'est un corps extraterrestre qui survit dans l'espace grâce à une énergie inconnue. C'est un très bon début de recherche, je n'ai pas besoin d'aller mettre les pieds dans les bas-fonds de la ville pour m'en assurer. Combien vous dois-je ?
— Allons, Gilbert ! Nous tenons quelque chose de bien plus fort que cela. Le type qui a écrit ce site, lui, sait ce qu'est vraiment cet œil. Si vous lui tirez les vers du nez, il vous servira votre célébrité mondiale sur un plateau d'argent.
Le Traqueur éteignit le détecteur. La machine cessa de ronronner et son propriétaire referma la mallette dans un grincement. Il passa la bandoulière sur son épaule et tendit la main à son client.
— Alors, Gilbert, partant ?
Le scientifique avala sa salive, les yeux rivés sur la pogne de l'énergumène. Après tout, un ticket de tram, ça ne coûtait pas grand chose.

 


L'astronome et le cyborg se glissèrent entre les portes du tram aérien juste avant qu'elles ne se referment. La rame s'élança, transportant son chargement de masse humaine et de conversations futiles le long des façades, à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol. Genève, comme la plupart des grandes cités qui avaient survécu à l'envahissement de plantes mutantes, avait pris l'apparence d'une forêt de plastique et de carbone aéré, où les bâtiments grimpaient vers le ciel au rythme de la croissance de la mégapole. Les seuls moyens de transport étaient les rames de tramway et les ascenseurs, qui permettaient de se déplacer dans les trois dimensions à travers toute la cité. Les deux hommes avaient convenu de se rendre d'abord jusqu'à la rue en question puis de descendre au sol via un ascenseur.
— Eh, écoute ça, signala le Traqueur à l'adresse de son nouvel acolyte en désignant les enceintes dissimulées aux coins de la rame.
« RSM, Flash info de la plus haute importance… »
Personne dans la rame ne baissa le ton.
« … on nous signale à l'instant une découverte scientifique des plus étranges : la densité de l'huile de truffe aurait diminué radicalement. Les spécialistes penchés sur le sujet recommandent de ne plus consommer cet aliment avant que son innocuité ne soit prouvée. »
— Le monde est vraiment en train de déconner, commenta le cyborg en notant tout de même l'information sur son calepin.
Le véhicule eu soudain un soubresaut et un sifflement se fit entendre, comme une fuite de gaz à haute pression. Le pied droit de Gilbert fut écrasé par une des péniches métalliques du Traqueur quand la rame s'arrêta pour de bon, dans un à-coup. Une voix synthétique retentit :
« Mesdames, Messieurs, la rame est arrêtée entre deux arrêts et repartira dès que possible. En attendant, veuillez ne pas ouvrir les portes. »
L'astronome et le Traqueur échangèrent un regard. Ce dernier maugréa quand la voix métallique annonça l'arrivée du système de dépannage dans vingt minutes :
— Raah, la technologie d'en-haut, toujours en panne ! Venez.
En dispensant quelques coups de mallette involontaires, l'homme-machine se fraya un passage entre les vieillards appareillés et les adolescents branchés à leurs tablettes, jusqu'à une des portes de la rame. D'une pichenette, il fit sauter le capot qui protégeait le bouton d'ouverture d'urgence.
— Que faites-vous ? bredouilla Gilbert en voyant son acolyte enfoncer son index sur le poussoir rouge.
— Il y a des passerelles pour les agents d'entretien le long des rails et nous sommes seulement à trente mètres de la prochaine station. Le temps que le système de dépannage arrive, nous serons déjà à destination.
— N'est-ce pas dangereux ?
Le Traqueur dévisagea l'astronome. Il émit un rire court et froid. C'était le genre de rire cynique, à la fois chargé de mépris et de pitié, que l'on voudrait retenir par peur de blesser l'autre mais que l'on laisse s'échapper, poussé par quelque démon intérieur. Gilbert fut piqué dans sa fierté et ravala ses commentaires. Non, ce n'était pas dangereux : la passerelle était sécurisée par des barrières et solidement fixée aux façades. La véritable raison de sa réticence était la désagréable impression que quoi qu'il en dise, tous les évènements échappaient à son contrôle depuis qu'il avait vu l'œil dans le ciel.
— Je m'inquiétais surtout pour vous, au cas où un agent de sécurité contrôle votre identité.
Le sourire de l'homme-machine se fana. Sans plus de tergiversation, il quitta la rame pour l'étroite planche de carbone aéré. Quelques badauds hésitèrent à lui emboîter le pas quand ils virent l'astronome suivre son compère mais la peur du vide eut raison de leur courage.
Ces trente mètres funambulesques parurent à Gilbert les plus longs de toute sa vie. Quand il atteignit enfin la plate-forme, les jambes molles, son acolyte avait déjà appelé un ascenseur. La cage de verre remonta jusqu'à eux sans un bruit et ses portes transparentes coulissèrent sur le côté. Les deux hommes prirent place.
Le Traqueur enfonça le bouton du rez-de-chaussée, à quelques trois-cents étages plus bas. Son souffle à peine recouvré, Gilbert s'exclama :
— Pourquoi descendre tout de suite ? Il nous suffit de trouver un autre tram. Aux dernières nouvelles il n'y a aucun transport en commun en bas. Il n'y a même plus grand chose, toutes les activités et les résidences sont dans les hautes strates.
L'ascenseur filait d'étage en étage. Le scientifique se tut, impuissant face au mutisme borné de son interlocuteur. En vérité, il savait qu'il n'y avait pas rien, là où ils allaient. Il y avait le monde du Traqueur : le ghetto, comme on l'appelait parfois dans les meetings, loin de tout micro ou oreille indiscrète. Des boutiques condamnées, des logements à l'abandon, une atmosphère humide et saturée de germes, sans compter avec les populations de hippies dégénérés qui hantaient les rues. Même les forces de l'ordre n'y mettaient plus les pieds. C'était du moins ce que rapportaient les légendes urbaines, seules sources d'information sur ce sous-monde méconnu.
Pour détourner ses pensées de la déplaisante perspective de se retrouver face à ces hordes d'humains sauvages, Gilbert lança le Traqueur sur un sujet sur lequel, espérait-il, il serait plus sagace :
— Au fait, comment cela vous est-il arrivé, tout ça ?…
Il désigna les prothèses artificielles. Le cyborg garda les yeux rivés sur les numéros lumineux qui décroissaient, au-dessus de la porte de verre.
— La même chose que beaucoup d'autres : l'anthracnose à virulence humaine. Sauf que j'ai eu la chance d'être en de bons termes avec un chirurgien mécanique un peu hors catégorie.
Il glissa un coup d'œil à Gilbert avant d'ajouter :
— Il a été exclu de sa profession pour pratiques illicites. Depuis il travaille en bas. Je lui ai servi de cobaye, il m'a sauvé la vie. L'histoire s'arrête là.

 


Le carillon de l’ascenseur retentit joyeusement, annonçant l'étage zéro. Lorsque les portes s'ouvrirent, le Traqueur sortit d'un pas ferme et inspira une bouffée de cet air humide à l'odeur de rouille. Son compagnon de voyage posa une semelle hésitante sur l'asphalte recouvert de mousses et moisissures. Il n'en avait jamais vu autrement qu'en photo.
— C'est la première fois qu'on descend aussi bas, hein ? se moqua gentiment l'autochtone bionique.
Gorge sèche, l'astronome acquiesça.
— J'imaginais ça moins lumineux…
— Ce sont les façades qui reflètent le soleil jusque là.
— … et moins infecté.
— Infecté ?
La partie organique du visage du Traqueur s'empourpra.
— C'est la flore endémique ! Une chose dont vous n'avez pas dû entendre parler : si la populace apprend que les pieds de ses buildings immaculés sont envahis par la verdure ce sera la panique générale. Bien plus que pour les truffes volantes ou les blattes rose bonbon.
Gilbert porta un mouchoir à son visage :
— Et cette odeur ! Allons-y, je ne tiendrai pas longtemps dans cette jungle.
Le Traqueur ricana et répéta ce mot pour lui-même, désignant par des gestes désinvoltes les quelques pâquerettes et liserons qui rampaient aux coins des trottoirs. Ils cheminèrent durant une dizaine de minutes au travers de ces ruelles étroites et silencieuses. Seuls les vols de quelques insectes troublaient l'immobilité des lieux.
L'échoppe que cherchait le Traqueur se cachait derrière une ancienne vitrine de parfumerie, dont l'enseigne était masquée par une plaque de tôle où l'on avait peint, en lettres blanches, « RECELEUR ». Les deux hommes entrèrent sans frapper. Un vieillard avec des binocles en culs de bouteille les accueillit d'un couinement et d'un sourire édenté. Le cyborg fit les présentations :
— Gilbert, voici le Receleur, muet depuis qu'il a attrapé l'anthracnose et qu'il s'est coupé la langue pour que l'infection ne se généralise pas. Ses dents sont tombées après. Rick, voici un chasseur de planètes.
Le vieux gargouilla son accord.
— On a besoin d'une bécane, continua l'homme-machine.
Le Receleur tapota trois de ses doigts tordus contre son poignet. Gilbert regarda sans comprendre son compère sortir de sa poche un microgénérateur et le poser dans les paumes craquelées du vieillard.
— Vous payez cet homme avec… des batteries ?
— Les cartes de crédit ne vous serviront à rien ici.
Le vieux avait déjà filé dans l'arrière boutique et on entendait des bruits de ferraille, de tissu remué et des râles crapotants. Le cyborg avança jusqu'au comptoir et alluma le vieux poste de radio qui y trônait.
« … sismiques ont bouleversé toute la géographie du pays. Les autorités sont au désespoir : on cherche encore la solution miracle qui pourra sauver le grenier du monde et transformer cette nouvelle chaîne de montagnes en source de production. On déplore à cette heure la mort de dix-sept agriculteurs et la destruction de plus d'un million de kilomètres carrés de surface agricole, ainsi que tout le matériel mis en place… »
— Ça continue ! chantonna l'homme semi-artificiel. C'est à se demander si ce n'est pas un canular mondial, ou si toutes les radios ne sont pas devenues folles.
— Il me faudrait une tasse de café, soupira Gilbert.
— Pas le temps, compagnon, regarde ce que nous a dégoté le Receleur.
Le vieux Rick sortait de l'arrière-boutique, poussant un engin à l'allure monstrueuse monté sur deux roues. L'astronome en perdit son latin :
— Nom d'une météorite, mais c'est un bicycle ! Cette chose a au moins cent ans, n'importe quel musée vous l'achèterait à prix d'or !
— C'est une mobylette, pas un bicycle, corrigea le cyborg en récupérant le lourd engin. Et pas question de le vendre, nous en avons besoin.
Le scientifique recula en voyant le Traqueur ajuster la bandoulière de son détecteur, le remontant dans son dos.
— À aucun prix je ne monterais là-dessus.
— Alors vous resterez toute votre vie à vous demander ce que fout cet œil, là-haut. J'ai déjà conduit des engins comme ça, n'ayez pas peur.
— Je…
— Allons Gilbert, ne faites pas l'enfant ! Vous côtoyez des trous noirs toute la journée, vous n'allez pas faire un flan pour quelques minutes sur une pétrolette !
Le scientifique, à cours d'arguments et poussé par sa déraisonnable curiosité, se laissa convaincre. Ils sortirent l'engin de l'échoppe et montèrent en selle. Les glapissements d'encouragement du Receleur furent couverts par la pétarade du moteur quand le cyborg donna le deuxième coup de patin. D'un poignet souple, il fit bondir en avant l'engin centenaire et le vent emporta derrière eux le hurlement suraigu de l'astronome terrorisé.
Ils sillonnèrent ainsi la moitié du vieux Genève, passant d'avenues interminables à des jardins sauvages, couverts de lys jaunes et de liserons argentés. Les noms des rues figuraient sur des plaques bleutées, à moitié rongées par le temps et la rouille. Tous ces détails de l'ancien monde passaient devant les yeux de Gilbert tel un holofilm en accéléré, comme s'il remontait le temps. Ils croisaient de temps à autre des groupes d'hommes et de femmes affairés à leurs tâches quotidiennes. Gilbert n'aurait su dire si leurs campements étaient sédentaires ou nomades tant ils lui étaient étrangers. Des cabanons de tôles et de bâches, agrémentés de mousses et de fougères, poussaient comme des champignons au pied des buildings de béton armé. Nul n'avait l'air triste de vivre dans une telle misère ; beaucoup mâchouillaient, l'air hagard, quelque chose qui sembla à Gilbert être des graines de liseron, s'il en croyait les nombreuses cultures présentes à chaque bivouac.
Enfin, le Traqueur ralentit l'allure.
— Rue des chaudronniers, c'est bien ça ?
— Il me semble, répondit Gilbert d'une voix blanche.
— Alors nous y sommes.
Une vieille chaumière était posée là, encastrée dans l'étroite rue comme si elle était tombée du ciel, ses chaumes accrochées aux façades telles des centaines de mains desséchées. Elle ne ressemblait pas aux abris construits par les communautés vivotantes qu'ils avaient croisées tantôt. Même le Traqueur semblait surpris de la trouver là, cette bâtisse de pierre et de vieux foin. Ils laissèrent la mobylette à quelques mètres de là et le cyborg, par curiosité, braqua le viseur de sa machine sur la chaumière.
— À moins que ce soit une maison hantée, nous sommes au bon endroit, grogna-t-il en voyant les étincelles blanches danser sur l'écran.
Alors qu'il rangeait le détecteur, la porte de la chaumière s'ouvrit. Gilbert et le Traqueur sursautèrent, une même frayeur animale leur ordonna de prendre leurs jambes à leur cou devant cette menace inconnue. Néanmoins leur curiosité eut le dessus : ils restèrent immobiles face à l'arrivant. Ce dernier, de petite taille et au regard pétillant, les gratifia d'un sourire mondain et ôta son chapeau, découvrant des oreilles légèrement pointues :
— Bonjour messieurs, entrez je vous prie. Je vous attendais.
Il retourna à l'intérieur, faisant virevolter les pans de sa tunique de lin serrée à la ceinture, fripe qu'on n'avait pas vue en vitrine depuis plus d'un siècle. Quant à ses bas roses enfermés dans des mocassins à bout pointu, Gilbert se demanda quelle dose de liseron hallucinogène il avait dû ingérer pour oser porter une chose pareille.
Il échangea un regard incertain avec le Traqueur. Ce dernier haussa les épaules et suivit l'inconnu. Ils n'avaient pas fait tout ce chemin pour s'arrêter si près du but.
L'intérieur de la masure était entièrement vide, à l'exception d'une table où reposait une machine à écrire. L'inconnu s'y installa et commença à frapper sans qu'aucune feuille de papier ne soit insérée sous le rouleau de la machine. Des lettres de lumière flottaient au-dessus du ruban encreur, au fur et à mesure que les pattes frappaient ce dernier, et le texte immatériel s'élevait dans les airs.
— Excusez-moi, fit le Traqueur d'une voix moins assurée que d'ordinaire. On cherche l'auteur d'un site internet qui…
— Oui oui, je suis au courant, ne voyez-vous pas que je le complète ?
Gilbert, sidéré, glissa à l'oreille du cyborg :
— C'est de l'énergie pure, ça aussi ?
— Je crois bien, oui, répondit-il sur le même ton. Je pense même qu'on peut appeler ça de la magie.
Une ride barrait son front, expression que Gilbert ne s'attendait pas à voir sur le visage d'un chasseur de faits paranormaux. L'idée traversa un instant son esprit qu'il n'avait pas dû trouver grand chose de si paranormal avant ce jour.
— Et qui êtes-vous ?
L'excentrique ôta ses doigts fins des touches et se tourna vers eux. Il souleva son couvre-chef une seconde fois, un sourire énigmatique fiché sur son visage comme sur une publicité pour dentifrice.
— Djérahr, magicien, pour vous servir. Et vous, vous êtes Victor Taupe, dit « le Traqueur », et Gilbert Nicolas, astronome. Vous venez me voir au sujet du marche-monde qui s'est installé sur Terre depuis quelques semaines et qui s'amuse avec la destinée de votre planète comme vous vous amusez avec les ressources de mars ou les fantômes de vos grands-parents.
Il avait débité cela dans un souffle, couvrant les deux hommes éberlués d'un regard pétillant et de son sourire éclatant.
— Vous voulez dire que cet œil… enfin cet être géant, amorphe et translucide est responsable de tout ce qui ne tourne pas rond sur terre depuis un mois ou deux ? lâcha Gilbert. Les blattes, les truffes, la montagne… tout ?
— Exactement !
— D'où vient-il ? lâchèrent en chœur l'astronome et le Traqueur.
Le magicien effectua une pirouette et leva un index vers le ciel.
— La question est plutôt : d'où revient-il ?
Son sourire s'élargit encore plus devant les visages décomposés des deux hommes.
— Vous n'avez pas lu l'intégralité de mon site, cela se devine aisément. En résumé, cet être vint sur Terre quelques six-mille ans plus tôt et les humains l'appelèrent Dieu. Il prit goût à la célébrité et l'alliance fonctionna un temps. Jusqu'à ce qu'il ait envie d'aller voir ailleurs et qu'il change de monde, vous laissant vous débrouiller tout seuls. Aujourd'hui il revient, et à son grand dam plus personne ne croit en lui…
— Il déchaîne donc sa fureur sur nous, caqueta Gilbert.
— Exactement ! chanta le magicien en tourbillonnant sur lui-même.
Le Traqueur pointa un index accusateur sur la poitrine de l'hurluberlu en bas de flanelle :
— Qu'est-ce qui nous prouve que vous n'êtes pas en train de nous raconter des salades ? Parce que des drogués ayant reçu l'illumination divine, j'en connais un paquet. Quant aux escrocs manipulateurs, je sais comment leur régler leur compte.
— Oh, Victor ! geignit le magicien avec un soupir mélodramatique qui irrita le cyborg encore davantage. Pensez-vous que je déploie tant d'énergie pour un simple calembour ? Votre Dieu est revenu et il n'est pas content. À moins que vous ne vouliez connaître l'apocalypse, le Ragnarök ou tout autre jugement dernier, je vous conseille de renouer quelques liens avec lui.
— Comment faire, alors ? demanda Gilbert.
— Eh bien, mes amis, pour communiquer avec Dieu, je suppose qu'une église fera l'affaire.

 


La chaumière se volatilisa sous leurs yeux. Le magicien les avait raccompagnés aimablement à la porte. Son unique conseil : faire vite. Il leur avait même donné l'adresse de l'unique église qui n'avait pas été démolie dans la mégapole genevoise. Que ce soit par un heureux hasard ou par une intention divine, ils n'eurent pas à aller bien loin pour la trouver. Il s'agissait d'un bâtiment d'inspiration russe et byzantine qui, dans le temps, avait été surmontée de dômes couverts de feuilles d'or. Aujourd'hui, il n'en restait guère que des murs de pierre blanche, ainsi qu'un plafond en partie effondré.
Victor et Gilbert pénétrèrent dans l'enceinte sacrée sans un mot. Ces dernières révélations étaient si incroyables qu'ils n'étaient plus très sûrs d'avoir réellement vécu ces dernières minutes. Seuls les quelques mots griffonnés sur le bloc-note du Traqueur témoignaient du discours de Djérahr le magicien. « Je crois que c'est un extraterrestre » avait confié le cyborg à Gilbert, quand ils s'étaient retrouvés seuls dans la rue. Ce dernier n'avait rien répondu.
Ils s'agenouillèrent devant l'autel couvert de poussière.
— Vous savez comment on prie ? demanda le cyborg d'une voix qui fit résonner la charpente ancestrale.
— Non.
Ils restèrent alors silencieux. Le Traqueur se rappela les puissants pouvoir du danseur céleste et il eut soudain peur que celui-ci ne le punisse très sévèrement pour ses nombreuses mauvaises actions, s'il les découvrait. Il se promit alors de les réparer, sauf pour le chat de sa voisine qu'il avait mangé. Elle le méritait.
Gilbert avait l'esprit vide. Il n'avait jamais cru en Dieu car il n'avait jamais eu la preuve de son existence et, maintenant qu'il l'avait, il ne parvenait toujours pas à y croire. Cet être était là-haut, créant des montagnes, tuant des milliers de personnes, lâchant des blattes à la couleur saugrenue sur la moitié de l'Europe, et l'astronome ne voulait tout simplement pas accepter que ce si grand débat – Dieu ou pas Dieu ? – ne se résolve par un accord diplomatique entre son propre peuple et une entité extraterrestre. Néanmoins, s'il restait passif, le monde finirait par sombrer dans le chaos et l’incongruité. Le Traqueur, personne ne l'écouterait. Il était donc de son devoir, à lui, Gilbert Nicolas, astronome renommé, de révéler au monde ; non, de faire croire au monde que Dieu était de retour. Il avait de la peine à penser cela, mais il lui fallait relancer la religion sur toute la surface du globe.
Après une heure de remords et de réflexions tumultueuses, le cyborg et le scientifique quittèrent l'église. Le premier refusa l'argent du second ; cela rembourserait, confia-t-il, les escroqueries qu'il avait à son actif. Les deux hommes se quittèrent alors sur le trottoir de la rue Rodolphe-Toepffer, au pied d'un ascenseur. Ils ne se reverraient probablement pas mais ils savaient que cela importait peu. Ils avaient des choses beaucoup plus importantes à régler.

 


Loin là-haut, quelque part entre la couche d'ozone et la ceinture de déchets satellites, le marche-monde étendit ses doigts immatériels vers la petite étincelle nichée au cœur de la nuit alpine. D'une simple pensée, il distordit l'espace-temps et introduisit un minuscule changement à la surface de la planète. Qu'était-ce ? Il l'ignorait. Il avait le devoir de changer le monde et s'en acquittait avec un zèle absolu.
Un minuscule éclat d'énergie pure scintilla non loin de lui et son œil translucide se tourna vers la silhouette en bas de flanelle qui venait d'apparaître. Le sourire du magicien se refléta dans la prunelle gigantesque lorsqu'il annonça :
— Bien, la foi a été relancée sur cette planète-là, ça devrait raviver les flux de magie. Ces humains, quelle crédulité ! Ils me surprendront toujours.
Le géant translucide eut une mimique ravie. On lui avait demandé de changer ce monde. Alors, chargé de tout son amour et de sa grandeur, il venait en aide à celui qui avait formulé la requête.
Pourtant, il n'avait aucune idée de ce qu'était un humain, ni même aucune idée du trafic d'énergie pure que dirigeait son acolyte. Il se contentait d'exaucer ses désirs.

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