Loups Rouges

Tome 1 : L'éveil de l'Alpha

Nouvelle de science-fiction soumise à l'appel à texte des éditions Arkuiris, sur le thème "les maladies du futur". Elle n'a malheureusement pas été retenue, la sélection était sévère : 15 nouvelles sur 155. En espérant que cela vous plaise !

 

 

 

Millie s'était réveillée au milieu de la nuit, perturbée par une petite alarme à l'intérieur de son esprit. D'ordinaire, les erreurs de son Système Informatique Personnel Interne se réglaient automatiquement. D'une commande mentale, elle accéda au registre d'erreur. Il s'agissait de l'annulation d'une mise à jour anodine dont le nom comportait trop de termes techniques pour qu'elle puisse en déterminer l'utilité. Embrumée par le sommeil et agacée par cette broutille, la jeune femme lança l'opération sans regarder les détails. Cette dernière s'effectua sans encombre.
Millie se rendormit.

Un bruit inhabituel la tira de nouveau du sommeil, mais cette fois-ci cela venait de l'extérieur de son esprit. Elle s'extirpa du lit et entrouvrit la porte de la chambre. La télévision s'était allumée toute seule sur une rediffusion des informations de la veille. La police n'avait toujours pas trouvé la trace de ce chercheur en virologie porté disparu. Ses confrères avaient été retrouvés morts dans leurs locaux. Le lien entre ces deux évènements n'était pas difficile à faire. « Tant qu'il ne s'en prend pas aux honnêtes gens, je ne vois pas en quoi ça me concerne » pensa la jeune femme. Elle éteignit l'appareil en grognant et retourna au chaud sous sa couette.

Au petit matin, Millie sortit de son lit, enfila ses pantoufles en vair synthétique et se rendit dans la salle de bain pour effectuer son premier rituel quotidien : une série de commandes mentales envoyées aux divers robots de la salle de bain qui la débarrassèrent de toute trace de peau morte, de sueur, de poils ou de cheveux fourchus.
Le second rituel était le plus important socialement parlant : Millie activa via son SIPI tous les incréments esthétiques de son corps. Elle avait gagné à un jeu une opération chirurgicale  particulière : celle de doter son épiderme d'un effet étincelant. Son Chirurgien Incrémenteur le lui avait intégré en la félicitant, car c'était un produit rare. Après cette opération consistant à faire courir sous son épiderme une quantité faramineuse de micro-fibres optiques élastiques, elle scintillait comme une étoile. Ajouté à cela, ses autres incréments lui rajoutaient un maquillage sensationnel et des tatouages journaliers. Aujourd'hui, elle opta pour un poème calligraphié qui lui courait des épaules au creux des reins.
Une robe dos-nu satinée et une paire d'escarpins vinrent parfaire l'image qu'elle voulait donner d'elle-même aux membres de son réseau social : celle d'une femme jeune, belle et irréprochable.

Millie se sentait heureuse, comme tous les matins. Elle avait la chance d'appartenir à cette partie de la population dite des « Candides », qui n'avait rien d'autre à faire que de profiter de la vie. Pas de travail, donc pas de richesses, dont s'étaient encombrés les peuples archaïques jusqu'à ce que cela détruise leurs civilisations. Seuls cinq pour cent de la population participaient à la construction de cet ouvrage public qu'était la société. Du fait de leur intelligence naturelle, qui leur avait valu le devoir de créer pour les autres, on les nommait les « Élitistes ».
Tout comme les civilisations des fourmis, cet arrangement permettait de gérer au mieux les ressources et de retirer les incompétents des circuits de production. Dans un premier temps, on pouvait se sentir vexé quand la sentence des juges au baccalauréat agrémentait votre diplôme du mot CANDIDE, encadré d'un gros cercle rouge. L'outrage était pourtant vite balayé ; car que rêver de mieux que de vivre pour vivre sans se soucier du lendemain ?
C'était ce que se disait cette brave Millie, deux heures après son réveil, quand elle posa le pied hors de son appartement, sur la micro-plateforme aérienne qui lui tenait lieu de pallier. Une petite navette monoplace, se résumant à un fauteuil encapsulé dans une bulle de plexiglas, l'y attendait, prête à la porter à tous les points de la ville et à tous les plaisirs associés. La jeune femme prit place sur le fauteuil rembourré et posa ses mains sur les accoudoirs.
Son cœur rata un battement.
Étaient-ce ses mains qu'elle voyait ? Les tendons saillaient, l'épiderme était terne, légèrement verdâtre et recouvert d'un réseau de cicatrices arachnéennes censées être masquées par des illusions informatico-cognitives. Millie bougea les doigts et constata avec horreur que c'étaient bien les siens. Elle eut un haut-le-cœur et son SIPI l'empêcha in extremis de renvoyer son petit déjeuner.
La jeune femme se rua dans son appartement à la recherche d'un miroir. Elle redoutait ce qu'elle allait y trouver mais elle ne pouvait pas se permettre de l'ignorer. Personne ne devait la voir dans cet état, cela ruinerait ses relations sociales. Quant à sa soirée avec ce jeune homme rencontré deux jours plus tôt, elle pouvait l'oublier.
La glace, confirmant ses doutes, lui renvoya l'image d'une septuagénaire ridée, au teint cireux où les traces de ses moultes opérations chirurgicales étaient indéniables. C'était trop affreux pour être vrai. Elle éclata en sanglots, enlaidissant ce spectacle pourtant déjà si accablant.
Millie passa une main sur la coque métallique fixée à sa nuque. Ses incréments esthétiques avaient visiblement un problème et la seule personne qui pouvait lui expliquer ce désastre était sans conteste son Chirurgien Incrémenteur.
Sans attendre une seconde de plus, elle contacta son sauveur. Un claquement de neurones plus tard, elle reçut la réponse du centre : il était absent depuis deux jours, parti à l'autre bout de la Terre pour des vacances bien méritées. On lui conseilla un autre spécialiste. À la fin de la conversation, il diagnostiqua une simple erreur de mise à jour du système incrémentiel et lui donna une adresse informatique où elle pourrait télécharger une illusion : cette solution était moins spectaculaire qu'une opération mais elle était beaucoup plus rapide à installer et presque aussi efficace, puisqu'elle agissait autant sur la perception que Millie avait d'elle-même que sur celle des personnes qui l'auraient dans leur champ de vision. Son apparence aurait l'air quelque peu négligée mais néanmoins acceptable.
Restant sur sa faim, Millie téléchargea l'illusion. Sa peau perdit son air flétri. Elle n'était plus scintillante, mais elle ressemblait à un épiderme de jeune fille. Faute de mieux en attendant le retour de son Chirurgien, la jeune femme s'en contenterait.

Tourmentée par ces évènements, elle resta cloîtrée dans sa chambre toute la matinée. Les couleurs vives de la pièce ne furent d'aucune aide pour la dérider. À l'heure du repas, elle se rendit à la salle à manger et s'assit devant le couvert installé par les robots ménagers. Propre et parfaitement aligné avec le bord de la table, comme tous les jours. Dès qu'elle s'assit sur le fauteuil, l'hologramme de sa mère apparut en face d'elle. Tous les midis elles déjeunaient ensemble, à plus de cinq cent kilomètres l'une de l'autre.
La mère portait aujourd'hui un costume bouffant rouge et jaune, ce qui n'était pas dans ses habitudes et en aucun cas dans la mode du moment. Un immense chapeau à plumes et à fleurs était enfoncé sur ses boucles auburn. Outre le fait que ce type d'attrait était des plus risibles, Millie réalisa que sa mère ne portait plus autour du cou la chaîne d'or dont elle ne s'était pas séparée depuis plus de soixante ans.
La jeune femme ne fit aucun commentaire sur le chapeau, mais cette disparition du colifichet sentimental la troublait trop pour qu'elle fasse l'impasse sur le sujet :
— Où est passée ta chaîne, maman ?
La mère baissa les yeux sur sa gorge, étonnée.
— Elle est là, ne la vois-tu pas ?
Elle tenait à la main quelque chose d'invisible. Millie plissa les yeux.
— Non.
— Tu te feras installer des incréments oculaires demain, il semblerait que tu sois aussi bigleuse que ton père, finalement.
Millie accusa la pique sans un mot. Sa génitrice n'était pas connue pour sa finesse.
— Alors, continua la mère, comment trouves-tu ma nouvelle robe ?
Ses yeux pétillaient. Elle devait en être très fière. Millie ne put retenir un rictus horrifié :
— C'est une robe ?
— Allons, cesse de faire ta mijaurée, n'est-elle pas magnifique ? Je compte la mettre ce soir, j'ai un rendez-vous.
— Alors il est de mon devoir d'empêcher un scandale. Retire cette horreur tout de suite et fais interner le tailleur qui l'a conçue. Tu retireras le chapeau par la même occasion. Il me donne envie de vomir.
Sa mère la regarda avec des grands yeux.
— Un chapeau ? Quel chapeau ?
Elle porta sa main à ses cheveux.
— Je ne porte pas de chapeau ! Qui porte un chapeau, de nos jours ? Millie ? Millie, tu m'entends ?
Sa fille était terrorisée.
À la place de la dame au chapeau farceur se tenait une créature monstrueuse, noire et luisante, avec des dents larges comme un pouce et un nez semblable à une trompe atrophiée. La bête se vautra sur la table dans un mugissement, étalant sa masse et ses bourrelets d'une laideur à faire fuir tout bon candide. Millie fit honneur à l'injonction. Elle s'enferma dans sa chambre et contacta immédiatement le centre de police. Complètement paniquée, elle décrivit le monstre à l'officier. Celui-ci lui répondit d'un air dubitatif :
— Que diable un éléphant de mer ferait dans votre appartement ?
— C'est vous l'élitiste ! À vous de me l'expliquer. En attendant, cette chose est en train de tout casser chez moi. Connectez-vous à mon système auditif, vous ne pourrez le nier !
— Étonnant, je n'entends rien.
— C'est parce que…
L'éléphant de mer mugit de plus belle.
— Vous avez entendu !
— Quoi donc ? Votre petite voix me vriller les tympans ? Oui, merci, je crois que j'ai mon compte. Les canulars sont rigoureusement sanctionnés, le saviez-vous ?
— Ce n'est pas un canular.
Prenant son courage à deux mains, la jeune femme ouvrit la porte de sa chambre. Le monstre caracolait dans son salon en meuglant à en réveiller les morts. Seulement, malgré sa masse imposante et ses mouvements désordonnés, il ne cassait rien. Il n'avait même pas dérangé la table. Le sol ne tremblait pas sous son poids. C'était comme s'il n'était pas vraiment là. Pourtant il n'avait rien d'un hologramme, il était comme une illusion provenant directement de son cerveau, ou de son SIPI.
— Alors ? demanda l'homme, impatient.
— C'est une erreur, je suis désolée.
L'homme lâcha un juron et rompit la conversation.
Millie fixa l'éléphant de mer dans le blanc des yeux. Si c'était une illusion, il suffisait d'un simple nettoyage informatique pour la chasser. Une seconde plus tard, l'encombrant mammifère marin avait disparu, emportant ses barrissements et son haleine pestilentielle avec lui.

Millie resta quelques instants debout dans son salon vide, ordonné et propre. Quelque chose s'acharnait sur elle aujourd'hui… quel serait le prochain dysfonctionnement ? La jeune femme espérait que cela resterait de l'ordre des illusions et du matériel, car avec cette quantité faramineuse de technologie dans chaque centimètre cube de la ville, il était aisé pour le premier venu de nuire correctement à qui que ce soit.
Une peur viscérale lui fit contacter de nouveau le centre de police. Heureusement, elle fut reçue par une autre personne.
— Quelqu'un me harcèle, dit-elle d'un trait.
Sur les sollicitations du policier, elle lui narra ses récents bouleversements. D'abord la télévision, puis ses incréments esthétiques, sa mère affublée d'un chapeau horrible et maintenant l'éléphant de mer dans son salon… malheureusement le brave homme ne put rien pour elle dans l'immédiat. Il l'enjoignit de faire un saut au centre de police pour constituer un dossier plus sérieux ; on ne pouvait rien faire par correspondance, il fallait qu'elle se déplace.
Millie annula tous ses projets pour l'après-midi. Sa partie de bowling et son rendez-vous pouvaient attendre, mais pas sa santé. Elle s'installa de nouveau dans la navette monoplace, avec une légère appréhension au moment où elle posa ses avant-bras sur les accoudoirs. Heureusement pour elle, l'illusion fonctionnait toujours. En trois coups de synapses, elle programma la trajectoire de son véhicule. Les sangles de sécurité se fixèrent automatiquement autour de son buste et de ses jambes, puis la navette se décrocha. Millie avait beau être coutumière de ce mode de déplacement, cela lui provoquait toujours une sorte de peur mêlée de fascination. Le siège glissait le long de son rail sans une secousse, à la vitesse d'une chute libre. Il ralentit au bout de quelques centaines de mètres de descente et prit un virage à quatre-vingt-dix degrés, poursuivant sa route horizontalement. Le siège fonçait à des vitesses que les peuples du vingt-et-unième siècle n'auraient jamais pu imaginer. Le Système Informatique Personnel Interne de Millie aidait son cerveau à filtrer les informations qui provenaient de ses sens pour ne garder que l'essentiel et la persuader qu'il ne s'agissait que d'une bénigne promenade au lieu d'un voyage à plusieurs centaines de kilomètre par heure.

La navette filait dans les avenues, aussi rectilignes que hautes et profondes, parcourues par des convois aériens à tous les étages de la cité. Le soleil de ce début d'après-midi pénétrait directement dans les artères de la mégalopole, faisant miroiter les bâtiments de toutes les nuances bleutées du verre et des panneaux photo-voltaïques.
Au bout d'un temps qui paraît toujours trop long à une personne habituée à ne jamais attendre, Millie atteignit la tour grise et verte qui hébergeait le centre de police. On la reçut au bout d'une dizaine de minutes et elle fut autorisée à consigner ses souvenirs visuels, auditifs et olfactifs dans un dossier qui serait traité avec toute l'attention qu'il méritait. D'après les dires de l'agent, ce n'était pas leur premier cas. Ils avaient récemment eu affaire à des piratages dont l'auteur rodait encore dans la nature. Suite à cette déclaration, la jeune femme fit des pieds et des mains pour qu'on analyse son SIPI et qu'on la guérisse au plus vite.
Elle fut conviée à se rendre trente-six étages plus bas, dans un autre département du centre. Passablement irritée par tous ces déplacements, Millie était dans une humeur massacrante quand la police informatique ouvrit sa coque et brancha son câble dans le port situé entre les cervicales trois et quatre de la jeune femme. Cette dernière ferma les yeux. Durant tout le nettoyage, elle n'aurait pas accès à la partie informatique de son anatomie et ce genre de situation la mettait toujours mal à l'aise.
L'opération s'éternisa mais on ne trouve pas un octet de virus. Son système était tout ce qu'il y avait de plus sain et son registre vierge de tout téléchargement illicite. Cependant, les élitistes n'étaient pas nés de la dernière pluie ; ils soupçonnèrent un autre facteur d'être la cause de tous ces dysfonctionnements cérébraux. À la vue de l'analyseur moléculaire, Millie sut que le centre de police ne lui serait plus d'aucun secours : sa soirée bien arrosée et enfumée de la veille venait de lui en fermer les portes.

Millie se laissa tomber dans le fauteuil de son véhicule. Elle aurait hurlé de frustration s'il n'y avait eu personne pour l'entendre. Or la cité grouillait de caméras et tout particulièrement le boulevard sur lequel donnait le centre de police. La jeune femme contint donc ses humeurs – son SIPI y veillait – et envoya rageusement la destination « maison » à la navette. Les sangles se bouclèrent, le siège glissa sur son rail.
Millie bouillonnait intérieurement. Quelqu'un se jouait d'elle, elle en était certaine. Qui pourrait lui en vouloir à ce point ? Les rares aventures désastreuses qu'elle avait eu avec des hommes ou des femmes étaient assez anciennes ; depuis, elle avait appris à éloigner de son réseau social toute personne « à problèmes ».
La navette eu un sursaut et pila, envoyant sa passagère s'écraser contre les sangles. Avant qu'elle n'ait eu le temps de comprendre ce qu'il se passait, le siège bondit dans le vide. Étage par étage, à une vitesse fulgurante, la navette s'enfonça dans les profondeurs de la cité, là où aucun citoyen honnête n'aurait jamais les pieds ; à moins d'être, comme Millie, victime d'un énième « tour » de ce farceur inconnu. La jeune femme eu beau envoyer tous les messages possibles à sa navette, elle ne lui obéissait plus. Pire encore, lorsque Millie tenta de contacter la police, elle se rendit compte qu'on avait coupé son système émetteur. Elle était prise au piège.

Lorsque la navette s'immobilisa, devant une porte aux couleurs ternies, sa propriétaire avait le cœur qui battait la chamade. Elle était descendue si profondément dans la cité que la lumière du soleil n'y pénétrait plus. Les pans de murs, sales et décrépis, n'étaient éclairés que par la lueur blafarde d'ampoules obsolètes, disparues depuis des dizaines d'années aux étages supérieurs. En se penchant par-dessus l'accoudoir de son siège, Millie ne vit rien d'autre que des abysses impénétrables ; pourtant le sol ne devait pas être bien loin. Elle était descendue au dernier étage alimenté en énergie de la cité. Plus bas, ne subsistaient que les vestiges bétonnés des étages de la vieille mégalopole, telle qu'elle fut avant d'être engloutie par des constructions plus récentes et confortables.
Qui pouvait bien vivre aussi proche de ces étages à l'abandon ? Des criminels, sans aucun doute.
Les sangles du fauteuil se défirent. Dans un chuintement rouillé, la porte s'ouvrit devant la jeune femme, découvrant le début d'un corridor à l'odeur rance qui s'enfonçait dans les entrailles du bâtiment.
Millie se mit sur ses pieds, tremblante. Son unique moyen de transport étant hors d'usage, elle n'avait pas d'autre choix que de trouver un ascenseur pour remonter.
— Y'a quelqu'un ?
Sa voix était misérablement fluette. Elle toussota et réitéra sa question avec un peu plus d'aplomb. Une ampoule nue s'alluma en grésillant au-dessus de sa tête. Des insectes inidentifiables, larges d'un pouce, se carapatèrent hors du rayon lumineux. Alors que Millie posait un escarpin à l'intérieur du couloir, une voix rauque sortit de l'ombre. La jeune femme n'aurait su dire s'il s'agissait de celle d'une femme ou d'un homme tant elle était inhabituelle.
— Bonjour, Millie.
Terrorisée, la jeune femme ne put empêcher sa voix de monter d'une octave :
— Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Et comment connaissez-vous mon prénom ?!
Son mystérieux interlocuteur s'avança dans la lumière. C'était un homme, mais ô dieux, quel homme. Il ressemblait aux images reconstituées des paysans du Moyen-Âge : famélique, de taille modeste, pour ne pas dire petite, il avait le dos légèrement voûté et une barbe de plusieurs jours lui mangeait le menton et les joues. Il puait la crasse et la poussière. Seuls ses yeux d'un bleu vif contrastaient avec le reste du tableau ; il donnait l'air d'être un génie enfermé dans le corps d'une bête.
Millie avala sa salive, mal à l'aise.
— Vous… vous ne ressemblez pas à un candide… ni à un élitiste. Qu'êtes-vous ?
L'étranger esquissa un sourire et tendit sa main :
— Je suis Incrémenteur. J'ai cru comprendre que vous aviez eu quelques défauts techniques récemment et que votre chirurgien n'a pas pu s'acquitter de sa tâche. Pardonnez-moi la rudesse de ma convocation, mais votre cas ne pouvait attendre.
Millie lorgnait la main sans oser la serrer. C'était un geste si désuet ; d'ordinaire les gens se saluaient par message télépathique. Seuls quelques dandys nés du dernier siècle perpétuaient cette tradition, en souvenir du temps où informatique et organique ne s'acoquinaient pas encore ensemble.
Hélas, elle n'avait pas le choix. Elle était trop vulnérable dans cet endroit pour risquer de contrarier la seule personne qui devait y vivre ; et s'il comptait lui nuire, gagner du temps ne pouvait que lui être bénéfique. Elle avança donc une paume hésitante vers la paluche de l'homme et celui-ci la lui serra avec entrain. Millie refoula une grimace de dégoût à ce contact moite et rugueux. Par pure politesse, elle se força même à sourire.
— Enchantée. Que voulez-vous dire par « mon cas ne peut attendre » ?
— Permettez que nous réalisions une translation spatiale jusqu'à mon bureau, je vais tout vous expliquer.
Il tourna les talons. Millie lui emboîta le pas et ses yeux tombèrent par hasard sur la nuque de l'Incrémenteur. Cette fois-ci, elle ne put retenir un cri de surprise :
— Vous… vous n'avez pas de… !
L'homme lui lança un regard indifférent et passa sa main sur sa nuque, où s'étalait une cicatrice difforme.
— Pas de Système Informatique Personnel Interne, voulez-vous dire ?
Millie n'avait jamais entendu parler d'une telle chose. Tous les citoyens, sans exception, possédaient un SIPI. C'était indispensable à la vie même. On le lui avait dit et répété toute sa jeunesse : sans l'informatique interne, l'espèce humaine aurait disparu depuis des lustres.
— Comment faîtes-vous pour survivre ? parvint-elle à articuler, en état de choc.
— C'est une bonne question. Je crois que les quelques millions d'années d'évolution naturelle de l'Homme contre ces ridicules décennies d'informatisation interne y sont pour quelque chose… mais je vous laisse le luxe d'en douter.
Il la laissa méditer sur ces paroles tandis qu'ils rejoignaient une pièce éclairée par la lumière froide d'écrans d'ordinateur. Des centaines d'informations textuelles et multimédias y pullulaient. Sur les tables se chamaillaient câbles, tournevis, claviers, composants électroniques, symbioseurs, flacons et quantités astronomiques de carcasses de machines informatiques du dernier siècle. Cet homme, privé de son SIPI, avait dû reconstituer à la main un appareil capable de le garder connecté à la vie normale. Alors pourquoi donc se cachait-il ici, comme une bête ?
L'Incrémenteur désigna à la jeune femme un fauteuil placé au centre de la pièce. Au moins était-il propre, pensa-t-elle. Millie s'installa sur le siège et releva ses cheveux pour laisser libre accès à sa coque cervicale. Qui que fut cet étrange énergumène, elle ne comptait pas refuser son aide. L'homme tira un tabouret derrière elle et se mit à l'ouvrage, tournevis magnétique en main. 
— Vous avez de la chance, savez-vous ? dit-il.
— Et pourquoi donc ?
— Parce qu'aujourd'hui votre vie va changer.
— Comment cela ? glapit la jeune femme, soudain inquiète. Je n'ai pas demandé à ce qu'on me change de vie. Je veux juste qu'on me guérisse de ces illu…
Elle s'arrêta net, bouche entrouverte.
Elle venait de comprendre :
— Le pirate que la police recherche, c'est vous !
L'Incrémenteur retira quelque chose de son boîtier cervical et le posa sur la table. Il marqua un temps d'arrêt, comme s'il cherchait ses mots.
— Un pirate, dis-tu ? Ne penses-tu pas que je serais interné depuis longtemps si j'avais tenté une approche aussi brutale de la société ? Crois-tu réellement que j'aie pu sciemment laisser mourir tous ces honnêtes citoyens ?
Millie sentit ses tripes se nouer. Il n'était pas seulement le pirate ; il était également le virologue recherché depuis des mois pour le meurtre de ses collègues. Elle voulut se relever mais un vertige l'en empêcha. L'homme l'aida doucement à se rassoir.
— Difficile de se mouvoir sans son déambulateur électronique, hein mamie ?
Du coin de l'œil, Millie vit avec effroi que ce qu'il lui avait retiré était l'intégralité du système parent de son SIPI. L'illusion épidermique ne fonctionnait plus, le contrôle de son cerveau était brisé : elle se retrouvait pour la première fois de sa vie comme un animal, confrontée à toutes ses sensation et émotions brutes, dans un corps livré à lui-même.
— Que m'avez-vous fait ? bredouilla-t-elle, bien qu'elle connût la réponse. Que voulez-vous de moi ? Allez-vous me tuer comme vous l'avez fait pour vos amis ?!
— Bien sûr que non. Je connais les rumeurs qui circulent à mon sujet « là-haut » mais je peux t'assurer qu'elles sont infondées ; et au cas où tu ne me croirais pas, ce qui serait excusable pour une personne dans ton cas, je vais te le prouver. Es-tu prête à te souvenir des cours de bio-informatique du lycée ?
Elle opina du chef, tâchant d'ignorer les gouttelettes de sueur qui perlaient à son front et le pincement douloureux de son estomac. Elle ne se souvenait pas d'un seul traître-mot de cette détestable partie de sa scolarité qu'étaient les sciences, mais pour rien au monde elle ne l'aurait avoué. L'Incrémenteur, pas dupe, la gratifia d'un sourire moqueur et s'humecta les lèvres.
— Depuis l'invention du SIPI, qui fit de l'intégralité de la population des cyborgs, l'Homme n'a aucun mal à convertir des informations réelles en données virtuelles. Ce qu'Il n'avait pas prévu, c'était qu'Il ne serait pas le seul à en tirer parti. Nous avons eu un répit plus que confortable en terme de maladies mais le septième règne du vivant a fini par se convertir lui aussi à l'électronique.
— Le septième règne ?
— Les virus, très chère, les virus.
L'Incrémenteur se leva du tabouret et pianota sur un clavier, faisant apparaître à l'écran une vue d'artiste du responsable de tous les maux de la jeune femme. Celle-ci se pencha en avant et plissa les yeux vers l'image. Sans son SIPI, elle avait du mal à faire la mise au point.
— Si c'est un virus, pourquoi la police informatique n'a-t-elle rien découvert ?
— C'est un petit malin. En fait, il se transmet par le réseau informatique mais se convertit totalement dans l'organisme, disparaissant du Système jusqu'à ce qu'il aille contaminer quelqu'un d'autre. Quant à ses effets, tu as fait les frais du premier assaut.
La voix de Millie se fit chevrotante :
— Parce qu'il y en aura d'autres ?
— Non, rassure-toi. J'ai fait le nécessaire pour que tu en sois débarrassée.
La vieille femme, désormais ridicule dans ses attraits de jouvencelle, baissa les yeux vers la boîte informatique qui contenait son SIPI, sur la table.
— Vous n'avez pas encore commencé.
— Si, j'ai même fini.
Elle eut peur de comprendre et leva des yeux écarquillés vers l'homme :
— Ré-incrémentez-moi mon SIPI !
— Jamais de la vie, malheureuse. C'est ce qui permettrait au virus de te détruire.
— Sans mon Système je ne pourrais pas survivre ! Regardez-moi, j'ai l'air de me décomposer sur place, ma respiration siffle et ma peau suinte, mes os gémissent et…
Elle éclata en sanglots pour la seconde fois.
— … et je ne veux pas finir comme vous ! mugit-elle, au comble du désespoir.
L'homme lui tapota l'épaule et prit un ton compatissant :
— Ce sera difficile au début, mais tu t'y feras. Tu découvriras même des choses très intéressantes, des émotions et des pensées qui étaient muselées par la charte de bienséance du SIPI. Ce sera comme une renaissance, une nouvelle toi qui pourra vivre pleinement, sans être filtrée, cadrée et formatée par des programmes informatiques. Pour toi qui es candide, tu as enfin le choix : que veux-tu faire de ton existence ? Veux-tu continuer à vivoter en jouissant de la société pour les quelques jours qu'il te reste à vivre ou préfères-tu demeurer à mes côtés pour sauver le plus grand nombre de malades et peut-être faire renaître l'Humanité ?
Millie ne sut que répondre. Elle était abasourdie, pétrifiée, incapable d'aligner deux idées cohérentes. Son esprit chancelait, passant d'un point de vue à un autre sans être capable de prendre une décision ou de choisir une conduite à tenir.
Elle parvint à bredouiller :
— Pou… pourquoi vous ? Pourquoi moi ?
— Parce que les cyborgs ne peuvent rien faire contre ce mal. Je travaillais sur ce virus mais j'ai rapidement été contaminé, comme chacun de mes collègues de travail qui sont morts uns à uns. Quand j'ai réalisé d'où venait le mal, j'ai arraché mon SIPI de mon organisme et me suis retrouvé dans une impasse. Refusant de fusionner à nouveau avec quelque sorte d'informatique que ce fut, je me suis vu obligé d'abandonner les étages supérieurs, où la vie m'était devenue impossible. Ici, je suis en sécurité pour traquer le sournois. Malheureusement je ne jouis plus d'aucune reconnaissance de la part de la société. Pire encore, je suis recherché pour meurtre, à moins que je ne passe dans le rang des morts inexpliquées dont on n'a pu retrouver le cadavre.
— Donc, vous n'êtes donc pas un Incrémenteur.
— Quelle perspicacité.
— Rendez-moi mon SIPI.
— N'as-tu rien écouté ? Ce serait laisser le virus proliférer et s'éparpiller dans la nature que d'agir ainsi.
— Je m'en contrefiche
Il poussa un soupir.
— Tu mourras.
— Si vous pouviez savoir à quel point cela m'indiffère ! Je veux bien tout endurer plutôt que de rester laide et vieille ! Et puis c'est le travail des élitistes, je n'ai rien à voir avec une quelconque forme de service à rendre à qui que ce soit…
— Demain.
Les mots de Millie se coincèrent dans sa gorge. Demain. Elle n'avait pas écrit son testament. Elle n'avait pas préparé psychologiquement son réseau social à sa disparition prochaine. Elle n'était pas prête à mourir. Malgré tout ce qu'elle pourrait dire sur les conditions désagréables qu'il y avait à être une vieillarde, elle n'avait pas non plus envie de quitter ce monde si tôt…
— Vous… vous êtes sûr ?
Sa voix n'était qu'un souffle.
— Il n'existe aucune cure. Toutes celles que nous avions développées furent vouées à l'échec. Le virus s'adapte trop rapidement. On ne peut que le contenir, pas le détruire.
La jeune femme sentit toute énergie l'abandonner. Elle ferma les paupières. Pour la première fois de sa vie, elle prit un long moment pour réfléchir sans se faire guider par l'esprit froid et pragmatique d'un ordinateur ; pour tenter de jeter un regard différent sur la vie qu'elle avait toujours connu, sur la raison même de son existence en ce monde. La notion de destin effleura son esprit mais elle n'osa y songer, cela l'effrayait peut-être un peu trop. Elle avait vécu tant d'années insouciantes… trop, peut-être, pour changer le cours de sa vie.

— Alors ? murmura l'Incrémenteur.
La vieille femme rouvrit les yeux. Entre ses doigts osseux se tenait la petite boîte métallique avec laquelle elle n'avait toujours fait qu'un. Elle la caressait du bout de l'ongle, comme si elle hésitait encore, mais sa décision était prise.
Elle ne pouvait pas faire marche arrière.


Commentaires   

 
0 #1 RE: L'incrémenteurfrantz 01-10-2013 09:32
Sympa. L'idée que les virus s'informatisent pour rendre la monnaie de sa pièce au SIPI est amusante. J'aurais tendance à penser ces petits logiciels bio sont les précurseurs de l'informatique mais c'est contenu dans ton idée.
Moins originale est cependant l'association informatique/fr oideur versus sentiment/human ité où l'idée que l'informatique protège l'éternelle jeunesse tiens tiens ? L'ordinateur serait l'incarnation du ... Malin ? pas si simple !
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