Loups Rouges

Tome 1 : L'éveil de l'Alpha

 

L'aube grise se leva sur notre terre meurtrie. À n'en point douter, il s'agissait de la dernière que nous verrions. Les rayons fatigués de l'astre ancestral peinaient à traverser le voile de poussière auquel s'accrochait férocement l'obscurité.

Nous les attendions, immobiles. Le sommet de la Cathédrale était un lieu magnifique pour mourir : il suffisait de fermer les yeux pour revoir les toits d'ardoise briller au soleil, les arbres faire chanter leurs frondaisons verdoyantes dans la douce brise d'été. Hélas, nous étions trop inquiets pour clore nos paupières pourtant si lourdes.

Enfin, les ombres tristement attendues se découpèrent dans le ciel ; elles sillonnaient les terres de toutes les latitudes, ne laissant que décombres et restes fumants sur leur passage. Nulle arme ne pouvait les vaincre, nul bouclier ne pouvait les stopper ; il ne nous restait qu'à attendre la mort.

Les ombres restèrent un instant discrètes, puis le voile de cendres se dissipa et dévoila les funestes bourreaux. La seconde suivante, une pluie de feu et de métal déversa sa fureur sur notre ville. Nous restâmes pétrifiés devant l'ampleur du désastre, incapables d'accomplir notre devoir de protection ; mais que pouvions-nous faire contre un tel cataclysme ? Les cris des citadins emplirent les rues, les pleurs des mères nous déchirèrent le cœur, les hurlements des orphelins nous firent chanceler sur nos positions. Les dards de feu s'enfonçaient dans les maisons, propulsant des gerbes de flammes sur les survivants qui tentaient vainement de fuir. La cohue à nos pieds ne fit qu'augmenter, jusqu'à ce qu'une ombre leur déverse son flot de mort, engloutissant les misérables dans ses langues de douleur.

Nous priâmes de toutes nos forces pour que le plus grand nombre d'entre eux soit épargné, mais nous savions que les Dieux ne seraient d'aucune efficacité contre cette tragédie ; les Hommes les avaient oubliés depuis trop longtemps.

Au loin, dans les campagnes, des colonnes d'une fumée grasse et noire s'élevaient au-dessus des terres calcinées, renforçant les nuages déjà si bas. On ne voyait pas le moindre oiseau, pas le moindre insecte en vol ; rien d'autre que des éclats de métal et des lambeaux de cendres à perte de vue, éclairés par le dessous d'une lumière couleur sang.

L'ombre nous masqua le soleil et nous sûmes que notre heure était venue ; le déluge infernal reprit et la cathédrale trembla sous nos pieds. Ses arcades se fissurèrent, ses pilastres s'effondrèrent les uns après les autres, écrasant les rares fidèles qui avaient cru trouver refuge sous notre toit. Pendant ces quelques secondes, ce fut un chaos indescriptible : le calcaire jadis si minutieusement taillé se brisait comme du verre, le bois éclatait, les tentures se déchiraient, livrées à l'appétit des flammes. L'orgue rendit l'âme dans un long râle discordant, un son si poignant qu'il fit éclater nos cœurs de pierre et résonna longtemps dans les ruines de ce qui fut notre demeure.

Lorsque les flammes s'éteignirent, que la poussière retomba, que plus une seule âme ne subsista et que le crépuscule vint à engloutir notre monde, ils repartirent d'où ils étaient venus, cachés dans le brouillard de cendres. Nous n'étions plus que gravats, blocs de pierre à jamais oubliés, ersatz des gardiens que nous étions, nous les gargouilles.

 

 

Nouvelle retenue à l'occasion du concours du Salon du Livre des Pays de l'Ain, 2012, sur le thème "La fin du monde".

Le recueil de nouvelles sera édité auprès d'Edilivre par le Salon du Livre des Pays de l'Ain au printemps 2013.

 

Tableau de Gustave Doré "L'énigme", qui m'a inspiré cette nouvelle.

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