Loups Rouges

Tome 1 : L'éveil de l'Alpha

Extrait du début du tome 2.

 

Compte tenu du fait que le second roman n'est pas terminé, le passage ci-dessous n'a rien de définitif (il sera peut-être même supprimé dans la version éditée). Cependant je l'aime bien et il ne dévoile pas trop le scénario de la suite, donc je vous l'offre à lire en attendant la sortie du tome 2 :)

N'hésitez pas à me donner votre avis par mail ou par message facebook, que ce soit pour en dire du bien ou pour en relever les faiblesses !

 

La scène se déroule dans la jungle.

 

 

 

La respiration tranquille, assise face aux braises, je couvre du regard notre grande famille. Étonnement, la fatigue ne me terrasse pas comme elle l'a fait les soirs précédents, après le dîner. Je me sens même légère. Au moment où je me pose la question de quoi faire de ce regain d'énergie, des pas viennent s'arrêter dans mon dos. Surprise, je me retourne et tombe nez-à-nez avec Théo. Ses boucles blondes sont sales, collées entre elles et emmêlées, et son visage n'a plus grand chose de la bouille d'ange qu'il arborait autrefois.

— Je peux te parler ? demande-t-il de but en blanc.

J'acquiesce. Théo a tellement changé depuis que je suis un loup rouge qu'il ne parvient plus à m'agacer comme avant.

Il se frotte le nez et s'assied à côté de moi. Un silence éthéré s'installe entre nous, comme une épeire tissant sa toile, fil après fil, pour relier deux objets étrangers en une seule entité. Théo et moi laissons ce silence prendre place, car il n'a rien de gênant. Enfin, le garçon se tourne vers moi, déchirant la toile délicate.

[...]

— Mon maître voudrait te parler.

Je hausse les sourcils. Le seul moyen de savoir pourquoi l'étrange vieillard tient à m'accorder une audience, c'est de suivre mon ancien soupirant. J'agrippe alors sa main et me laisse tracter pour retomber sur mes pieds.

Nous retrouvons le professeur de Combat à Mains Nues au pied de l'immense arbre à pain qui nous a offert notre repas du soir. Du fait de la présence de nombreux fruits pourris et écrasés entre ses racines, personne ne s'est installé sous ses branches ; je suis donc surprise de l'y trouver.

— Maître Gacz, salue Théo en s'inclinant respectueusement.

Je hoche la tête à l'intention du vieil homme, non adepte des démonstrations de hiérarchie comme il se pratique dans sa classe. Le professeur déplie ses membres rachitiques et s'ébroue, faisant craquer ses articulations. Sans un mot, il entame une gymnastique lente et Théo me lance un clin d'œil avant de se placer à quelques mètres de l'aïeul et d'imiter ses mouvements. À vrai dire, il ne les imite pas, puisqu'il les effectue les yeux clos, ses pieds effleurant à peine le sol, faisant montre d'une très bonne mémoire en ce qui est de l'enchaînement des mouvements et d'une réactivité efficace au vu de l'irrégularité du sol. Je jette quelques yeux autour de moi, comme si j'avais peur d'être surprise en train de travailler avec un autre maître que le mien, puis me place derrière les deux combattants. Après tout, je ne savais pas quoi faire de ma soirée, cet exercice arrive à point nommé pour entretenir ma forme humaine.

Les mouvements amples et précis ne me paraissent pas d'une difficulté insurmontable : j'ai appris à en faire des semblables avec mes vautours à bout de bras. Pourtant le maître trouve à redire :

— Laisse ta respiration porter le mouvement, murmure-t-il avant d'inspirer profondément, étirant son corps au maximum, imagine que ce sont ce sont tes petits doigts qui guident tes coudes.

Je m'arrête pour l'observer, ne comprenant rien à ce qu'il raconte. Les petits doigts ? Les coudes ? J'ai appris à respirer pour accompagner mes mouvements, mais jamais l'inverse.

— Essaye, m'encourage le maître.

Je regarde Théo, qui continue les enchaînements sans se soucier de nous, isolé dans la bulle de son esprit. Alors qu'il effectue un demi-tour sur lui-même, son pied glisse sur de la pulpe pourrie et il manque de tomber mais, avec une douceur infinie, il se rattrape et termine sa respiration sans même ouvrir les yeux. Dans un combat réel, cette prouesse est infiniment inutile. Néanmoins, je ne peux qu'admirer son équilibre et sa maîtrise de soi. À mon tour, je recommence le premier mouvement, une garde bien ouverte et le bras avant qui s'élève pour étirer la hanche reculée et toute la ceinture abdominale.

— Non, cingle la voix du maître. On dirait une danseuse.

Il tape au creux de mon coude pour me forcer à le rabattre vers mon intérieur, puis des deux mains sur mes épaules il m'ordone de les détendre au maximum.

— Je ne peux pas, protesté-je, si je détends tous les muscles des épaules mon bras tombe, c'est mécanique.

Il lance un ricanement attendri :

— Bien sûr que non, puisque c'est ton petit doigt qui tire ton coude vers le haut. Il a juste à suivre la ligne.

Perplexe, je laisse retomber ma main, persuadée que mes muscles sont détendus. D'un pouce enfoncé dans mon trapèze, maître Gacz me prouve le contraire. À mon râle de douleur, Théo soulève une paupière paresseuse puis replonge dans son enchaînement. Chacun de ses mouvements est une respiration. Chacun de ses pas paraît couler de source, comme la danse d'un drapeau sous la brise. J'ai l'impression de reproduire ces gestes pourtant ce que je suis capable de faire n'est qu'une enveloppe vide, comme les contours d'une ombre gribouillés sur un mur. Je serre les dents, frustrée d'être aussi gauche. Le professeur a repris ses exercices de son côté, désynchronisé par rapport à Théo. Je tente une dernière fois d'imiter le premier mouvement mais j'abandonne. C'est comme essayer d'apprendre à écrire sans crayon : cela me paraît futile et frustrant.

 

Alors que je me demande comment prendre congé de mes deux danseurs sans les déranger dans leur transe acrobatique, le vieil homme se penche au pied de son alter ego végétal et se saisit d'un bâton droit. Théo, en alerte, a rouvert les yeux et effectue des pas plus rapides et simplifiés. D'un élan, le professeur lance à son élève l'arme de bois. Ce dernier la saisit au vol, amortissant l'arrivée du bâton par un demi-tour sur lui-même puis revient à sa position initiale en deux pas, avant de jouer avec l'arme et de lui faire décrire de longs moulinets dans les airs sans presque bouger les bras. Il prend un rythme plus rapide, plus sec qu'à mains nues. Alors que j'étudie ses mouvements, je manque de m'étouffer de surprise : ce sont exactement les mêmes que ceux qu'il faisait deux minutes plus tôt, à mains nues. D'un coup ces histoires de lignes, de petits doigts et de souffle me paraissent évidentes : la ligne est le bâton, qui ne coule que dans le sens des fibres du bois, comme un serpent ; à mains nues la paume est ouverte, c'est donc le petit doigt qui symbolise cette direction et le coude est dans le prolongement direct.

Je jette un regard enthousiaste au professeur : j'ai enfin compris. D'un mouvement du menton, celui-ci fait signe à Théo de me prêter l'arme. Avant que j'aie eu le temps de réfléchir, le bout de bois décrit une belle arabesque et fonce droit sur moi. D'un pur réflexe, je fais une roulade de côté. Le bâton se plante entre deux racines, à l'endroit même où je me tenais une seconde plus tôt.

— Désolé, s'excuse Théo, je pensais que tu allais le récupérer.

Je ne réponds pas. Je suis trop occupée à ravaler ma fierté, tout en me demandant ce que je fais encore là. Puis je me dis que j'aurais l'air encore plus bête si j'abandonne maintenant. Je replace une mèche rousse derrière mon oreille et récupère le bâton. Le maître Mains Nues vérifie ma prise puis guide mon geste d'une toute petite impulsion sur le cul de l'arme.

Encore une fois, c'est un échec. Je n'ai visiblement rien compris. Alors que je commence à perdre patience, Théo me vient en aide :

— Il y a trois façons de franchir un obstacle, commence-t-il. Le contourner, le détruire, ou l'épouser.

Je tique sur la troisième technique :

— Pardon ?

— L'épouser, faire corps avec lui, ne pas résister. Utiliser son intention, son énergie, pour servir la tienne. C'est cette façon que tu dois adopter. Encore une fois, détends tes épaules et laisse l'arme guider tes mouvements, laisse-là faire son chemin tout en la canalisant.

À son tour, il s'approche de moi et donne une impulsion au bout de l'épaisse canne. Cette fois-ci, et à ma grande surprise, elle s'élève vers les frondaisons sans aucune résistance. Accompagner un bout de bois, voilà qui a de quoi défriser plus d'un guerrier. C'est pourtant ce que je fais, ce qui a pour conséquence de dessiner un joli arc de cercle dans les airs.

— C'est bien, décrète maître Gacz avec un sourire édenté.

— Mais à quoi cela sert-il dans le combat à mains nues, demandé-je, désemparée ?

— Attaque-le.

Il désigne Théo d'un geste désinvolte. Je suis armée et lui non. Pourtant, il maîtrise infiniment mieux ses dix doigts que moi l'arme que j'ai en ma possession. Prenant conscience de cela, je me sens mise à nue et cruellement démunie.

— Alors, qu'est-ce que tu attends ? s'impatiente le professeur.

Je sais pertinemment que je vais me faire ridiculiser et pourtant…

Je change de prise, saisissant le bâton au centre pour avoir les deux extrémités libres, puis fonce sur mon adversaire avec un coup asséné à la tête. Comme je m'y attendais, il esquive l'attaque ; sans perdre mon équilibre, je reviens à la charge d'une virevolte avec l'autre côté du bâton.

Sauf que Théo n'est plus là où je voulais frapper mais contre moi, sa main entre les miennes, posée sur l'arme. L'énergie que j'avais mise dans mon coup échappe à mon contrôle. Le bâton s'envole suivant le premier mouvement et je me retrouve les épaules sur le sol, le souffle coupé, sans avoir rien compris de ce qu'il vient de se passer. Théo, un bras dans le dos, tient de l'autre le bâton et attend visiblement que je me relève. J'hésite sur la conduite à tenir.

— J'ai été vaincue, non ? demandé-je à l'adresse du professeur.

En temps normal, s'il y a victoire je n'ai pas le droit d'attaquer de nouveau mon adversaire. Le contraire ne paraît pourtant pas déranger l'aïeul :

— Est-ce que tu peux te relever ?

— Heu… oui.

— Eh bien alors…

D'un coup de reins, je suis sur mes pieds. Le beau blond me tend l'arme, son regard serein plein de bonne volonté.

— Encore, intime maître Gacz.

J'attaque. En frappe, en piqué, à la tête, aux poignets, aux genoux, au foie. À chaque fois, il ne suffit que d'un ou deux pas à Théo pour s'emparer de la volonté propre de mon arme et de la retourner contre moi. Plus j'y mets du cœur, plus fort je m'écrase sur le sol. Heureusement que les années de pratique m'ont appris à chuter sans me faire mal, sinon je serais déjà morte, l'échine rompue. Haletante, je me relève pour la énième fois. Le combattant me remet l'arme entre les mains. Pas une seule goutte de sueur ne piquette son front. Je renifle un coup, puis en porte un nouveau mais cette fois-ci d'une mollesse qui n'a rien de martial.

— Hé… lâche Théo, surpris.

Je lui abandonne l'arme morte et lui décoche un uppercut qui l'envoie au tapis sans détour.

— Ha ! m'écrié-je, ravie.

Le maître éclate d'un rire aigu et poussiéreux, comme s'il soufflait sur des cailloux. Son élève se redresse en massant une mâchoire rougie.

— Bien joué, commente-il. Mais tu n'as toujours rien compris.

— Pourtant je t'ai battu.

— Tu as trompé ma vigilance en modifiant ton comportement au bout de la cinquantième attaque, c'est vrai, mais tu n'as pas cherché à m'accompagner : tu étais sans cesse dans l'opposition.

Je dodeline de la tête.

— Un combat, par définition, c'est une opposition.

— Pas forcément. La preuve : enfoncer une porte ouverte n'est pas une opposition. C'est ce que tu fais depuis le début et tu te retrouves par terre toute seule.

Je cogite sur un moyen de le mettre en porte-à-faux. On n'aurait pas inventé les armes si les mains suffisaient !

— Est-ce que c'est efficace contre les lames, ton machin d'accompagner la volonté ?

Il acquiesce. Je tourne la tête vers le maître.

— Je peux ?

— Évidemment.

Je galope jusqu'à mes affaires pour en dénicher mes Griffons. Voilà de quoi rabattre le caquet de ce petit prétentieux de Théo. Sonia me regarde partir en caracolant, incrédule. Elle glisse à l'oreille de l'homme-tigre :

— Je crois bien que c'est la première fois qu'elle gambade ainsi pour rejoindre le mec qui l'horripile le plus au monde…

Si j'avais entendu cette remarque, j'aurais modéré mon allure et fait semblant de traverser le camp à la recherche de champignons ou d'écureuils morts… mais je ne l'ai pas entendue, alors tous les élèves me regardent courir vers le beau blond avec ce sourire stupide aux lèvres, et tous doivent se faire la même réflexion. Pourtant, ce n'est pas l'idée qu'ils ont en tête qui me pousse en avant. Si j'affiche ce sourire goguenard, c'est parce que j'ai la certitude de vaincre cet hurluberlu de blondinet au grand cœur un peu trop sûr de lui. Il aura beau vouloir guider ma lame avec toute sa bonne volonté, s'il pose les doigts dessus je ne gage pas qu'il soit aussi efficace qu'avec une arme en bois.

Je plante mes pieds sous l'arbre à pain, le souffle court. Tout mon corps frémit, mes muscles sont chauds, mes mouvements fluides ; fini l'entraînement, maintenant c'est à moi de mener la danse. Mon adversaire fléchit les genoux et met tout son poids sur la jambe avant. Pendant une fraction de seconde je me dis que c'est étrange, car il aura du mal à esquiver le coup, puis je décide d'oublier cette pensée : après tout, c'est son affaire.

D'un bond, je fonds sur lui. D'une coulée, il se glisse sous moi. Comme une vague qui s'élève par le haut et l'eau dormante qui la rejoint par le bas, aspirée tout naturellement. La large main du garçon se place sur ma gorge, épousant la forme de ma mandibule, et son corps frôle le mien en le contournant, m'obligeant à me contorsionner pour ne pas me faire étrangler. Je me retrouve pliée en deux, cambrée, la tête à hauteur des hanches, Théo penché au-dessus de moi sans aucun effort. Mon coup de Griffon ? Perdu dans la nature. L'arme est bien là, au bout de mon bras, mais elle pend mollement, inutile.

Je laisse l'acier se planter dans l'écorce et lève une main en signe de soumission. La paume du combattant glisse le long de ma nuque et il m'aide à me relever. Je reste un instant silencieuse, le regard perdu sur ma lame inoffensive, à mes pieds. Sans vraiment modeler une pensée cohérente, je hoche la tête pour moi-même.

Théo est bien plus fort que ce que je pensais.

 

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